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The pearly gates of cyberspace, par Margaret Wertheim

1 Commenter le paragraphe 1 0 La lecture de cet  ouvrage, écrit en 1999, commence par une déception. Voici un livre dont le sujet annoncé dans le titre, le cyberespace, n’est abordé réellement qu’à partir de la page 222, sur les 308 qu’il compte dans sa totalité. Il n’est dès lors pas difficile de soupçonner, de la part d’une auteure dont les précédents écrits ont porté sur l’histoire des sciences, un « coup » marketing à une époque où le développement d’Internet – on est en plein gonflement de la bulle Internet – mobilisait toutes les attentions.

2 Commenter le paragraphe 2 0 La lecture complète de The Pearly Gates of Cyberespace incite cependant à dépasser cette première impression. C’est en effet ce qui fait toute son originalité et tout son intérêt que de resituer le développement d’Internet conçu comme un cyberespace, dans l’histoire longue et passionnante des différentes conceptions de l’espace qui se sont succédées au cours des siècles. Les longues descriptions de l’espace tel que le concevaient Dante et ses contemporains, de la véritable révolution de la représentation spatiale portés par les peintres de la fin du moyen-âge et de la renaissance – Giotto, Raphaël, Léonard de Vinci, ouvrant progressivement la voie, via Descartes, à la révolution newtonienne, la manière dont la théorie de la relativité fait imploser notre représentation de l’espace, transformant le temps en une de ses dimensions supplémentaires, avant de permettre aux successeurs d’Albert Einstein de concevoir de nouvelles dimensions, tous ces développements n’ont il est vrai, pas grand chose à voir avec les réseaux numériques et avec Internet. Ils provoquent pourtant chez le lecteur, avec un fort effet pédagogique, un phénomène de décentrement qui s’avère indispensable à la compréhension de ce qu’est le cyberespace. Des années d’éducation créent en effet chez la plupart d’entre nous une représentation unique de l’espace, héritée de la mécanique newtonienne, qui accorde à cet espace physique, vide, structuré en trois dimensions, le statut de réalité indépassable. En nous montrant qu’il n’en a pas été toujours ainsi, en pointant du doigt par exemple que l’espace était au moyen-âge, non pas vide, mais plein, dans la tradition aristotélicienne, qu’il n’était pas neutre, mais chargé de valeurs morales et religieuses, en reconstituant le long cheminement historique par lequel notre représentation de l’espace s’est construite, M. Wertheim nous permet de prendre conscience que cet espace dans lequel nous nous positionnons comme étant la réalité même n’est qu’une représentation parmi d’autres possibles.

3 Commenter le paragraphe 3 0 Cette propédeutique de l’espace est absolument indispensable à la compréhension du cyberespace, parce qu’elle permet de dépasser la polarisation espace réel / espace virtuel qui conduit à toujours affecter à ce dernier un statut d’irréalité, une dimension invariablement métaphorique qui en nie la réalité en dernière analyse. Si l’espace physique n’est qu’une représentation parmi d’autres de l’espace, alors il en va de même du cyberespace et les deux niveaux de réalité ont une valeur équivalente, parmi beaucoup d’autres représentations divergentes d’ailleurs. M. Wertheim développe par la suite, dans les deux derniers chapitres de son livre, ceux qui traitent du cyberespace, des idées qui ont été largement popularisées depuis : le cyberespace comme espace social, ainsi que le décrit le sociologue Shirley Turkle, la tradition des « donjons » (MUD) qui ont contribué à la représentation des systèmes d’interrelations en réseau comme des espaces virtuels, mais aussi tous les mouvements mystiques qui ont vu dans Internet la promesse d’un dépassement du corps et d’un renouveau spiritualiste renouant parfois avec une antique tradition manichéenne, ou encore le cyberespace comme espace d’expression d’une utopie politique, comme le furent les cafés au XVIIIe siècle en Europe, en permettant la construction d’un espace public égalitaire, ou encore, de manière très différente, la frontière américaine au XIXe siècle qui porta l’idée de liberté.

4 Commenter le paragraphe 4 0 Rien de nouveau apparemment donc, dans ces deux derniers chapitres que l’on lit plus de dix ans après qu’ils ont été rédigés. Et pourtant, ces idées rebattues depuis prennent une singulière dimension lorsqu’elles viennent en conclusion de cette longue « histoire de l’espace de Dante à l’Internet » comme le promet le sous-titre de The Pearly Gates of Cyberespace. Elles annoncent, alors que se développent d’un côté les simulations d’espaces physiques dans le cyberespace, et de l’autre les dispositifs dits de réalité augmentée qui projettent des espaces virtuels sur l’espace physique, des évolutions majeures dans la manière dont nous nous représentons l’espace, tout simplement.

5 Commenter le paragraphe 5 0 Wertheim, Margaret. The Pearly Gates of Cyberspace. Norton & Company, 1999

Source :http://cyberspace.homo-numericus.net/2010/10/06/the-pearly-gates-of-cyberspace-par-margaret-wertheim/?replytopara